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Sortir de l'Union Européenne : une Nécessité Politique

Publié le 25 Septembre 2016 par Jean MESSIHA

Sortir de l’Union européenne, une nécessité politique

Par Jean MESSIHA

Débat européen : sortir du piège techniciste

Depuis le début des années 80, le fédéralisme européen avance tapi derrière le masque technique afin d’une part de justifier le rôle de ceux qui portent le masque et d’autre part pour prouver au bon peuple que ces questions étant décidément complexes, celui-ci a raison de les confier à des technocrates éclairés et autres spécialistes auto-proclamés. Il faut rappeler que, dès la genèse du projet européenen 1951 avec la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), la logique mise en œuvre par les soi-disant « pères de l’Europe » était que la politique devait être un couronnement et non un début. En clair, le projet devait d’abord enferrer les Etats techniquement, avec une gradation vers le cœur du régalien, jusqu’au point où la toile ainsi tissée serait tellement serrée que l’unification politique tomberait comme une sorte de fruit mûr dans la corbeille finale, sans débat et sans question. Une sorte de piège progressif avec effets de cliquet.

D’où, à chaque fois qu’un domaine est communautarisé, les discussions se polarisent sur les aspects techniques. En saucissonnant ainsi la politique en autant de morceaux distincts et étanches, l’objectif est clairement d’arracher des questions fondamentales au champ démocratique. Non que la technicité soit inutile en elle-même. Si elle pouvait être exposée de manière didactique et aisément compréhensible, cela ne peut qu’élever le débat démocratique. Ce qui est critiquable c’est le plafond de verre technique au-delà duquel on ne veut jamais s’élever. Discuter de l’abandon de compétences dans quelque domaine que ce soit, y compris les moins régaliens comme la pêche, n’a de sens que si tous les tenants et les aboutissants politiques et techniques sont passés en revue. Or le système médiatico-politique fait tout pour éviter d’entrouvrir le terrain politique afin de ne pas éveiller les soupçons sur la véritable nature du projet européen. Rendez-vous compte, le citoyen shooté à la morphine technocratique risquerait de se réveiller et de demander des comptes !

Afin de comprendre les véritables enjeux de ces questions fondamentales que sont les politiques communes, il convient, tout en acceptant les termes du débat académique, de le raccrocher systématiquement à sa dimension « amont » ; refuser la spécialisation et donc l’enfermement du débat pour mieux discuter de ses implications politiques. Ainsi donc, l’appartenance ou non à la zone euro, à l’Union européenne, à l’OTAN, etc. doit se discuter à partir d’un corpus philosophico-politique. Savoir si la zone euro est ou non une zone monétaire optimale, si la politique monétaire de la banque centrale européenne est bien adaptée à la macroéconomie de la zone ou si les économies européennes convergent ou divergent relève de joutes oratoires fort intéressants et utiles. Toutefois, outre le fait que seul des professionnels chevronnés peuvent l’entendre – excluant donc de facto le quidam – l’essence du débat reste politique car la politique économique, pour ne citer qu’elle, n’est pas, contrairement à ce que l’on ressasse, qu’un sujet macroéconomique ; c’est surtout et avant tout l’expression, dans le domaine économique, de la souveraineté nationale. Fusionner sa politique économique avec d’autres Etats revient donc, au-delà de la discussion sur les avantages et les inconvénients attendus en termes de croissance et d’emploi, d’une amputation de la souveraineté, c’est-à-dire la perte d’une liberté fondamentale, en l’espèce la liberté économique. Comme l’exprimait fort clairement le prix Nobel d’économie (1994), le regretté Ronald Coase, « derrière la modélisation, c’est une opinion ; derrière toute science humaine point la science politique »[1].

Effectivement, derrière toute science humaine il y a un courant de pensée, une Ecole, un avis politique. Et c’est sur ce dernier, clairement expliqué au peuple, que celui-ci s’exprime. C’est encore plus vrai de toute thématique contenant le mot politique dans sa formulation – politique étrangère, politique commerciale, politique de défense, etc. Elle doit relever en premier lieu et selon l’ordre des mots d’un débat politique. Celui-ci peut naturellement être éclairé par les arguments émanant du second terme suivant « politique » mais cet éclairage ne saurait signifier un escamotage du premier. Noyer la discussion sous un fatras théorique relève souvent d’un plan consistant à endormir le peuple – comme on s’endormirait devant une émission à laquelle on ne comprend rien – et lui faire avaler en douceur la pilule qui tuera sa liberté. La quintessence de la pensée unique, c’est-à-dire ce corpus idéologique se drapant dans le scientisme qui irrigue le débat politique et qui est régulièrement dénoncée depuis des décennies, trouve là l’une de ses plus parfaites définitions. Peu de figures de la vie publique française ont osé braver ce limès d’autant plus infranchissable qu’invisible : on retiendra Philippe Séguin, Charles Pasqua, Jean-Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan. Chacun à son niveau et à sa manière a voulu s’affranchir du diktat d’une idéologie dominant par un sabir technique pour remettre la politique au centre. Aujourd’hui la personnalité qui redonne à la politique ses lettres de noblesse et sa priorité est sans conteste Marine le Pen[2].

La souveraineté, parce qu’elle est une liberté fondamentale, ne peut pas être discutée ou en tout cas, pas à partir d’arguments logistiques. « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », déclarait le général de Gaulle pour expliquer que les investisseurs ne sauraient dicter leurs intérêts à la politique d’un Etat qui se voulait souverain et maître de son destin. Toutefois, certaines composantes du peuple luttent en permanence pour s’arroger la souveraineté de la nation toute entière. Comme toute liberté, la liberté collective aiguise les appétits de ceux qui veulent imposer leurs vues. Cela est d’autant plus vrai qu’en 40 ans, les phénomènes transnationaux se sont multipliés et approfondis, créant de nouvelles castes de profiteurs de tous poils, à commencer par la grande finance mondiale qui a freiné avec succès toute forme d’entrave étatique, même après la crise de 2007. Karl Marx et Friedrich Engels avaient déjà perçu ce phénomène à la fin du 19ème siècle. « Les pensées de la classe dominante, écrivaient-ils, sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose, du même coup, des moyens de production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises, du même coup, à cette classe dominante. (...) Chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligée, ne fut-ce que pour parvenir à ses fins, de représenter son intérêt comme l'intérêt commun de tous les membres de la société où, pour exprimer les choses sur le plan des idées, cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme de l'universalité, de les représenter comme étant les seules raisonnables, les seules universellement valables »[3].

L’Union européenne ou le bel avenir de l’enfance …

Enfant, je ne me préoccupais de rien. Papa et maman pourvoyaient à toute chose et je croquais la vie avec insouciance, confort et un certain bonheur. Passons en revue tous les aspects fondamentaux de la vie pour lesquels mes parents avaient en leurs mains ma destinée.

Mes parents décidaient de ma politique monétaire : ils émettaient ma monnaie en m’attribuant chaque semaine un stock d’argent (de poche). C’était ma banque centrale. Je n’avais aucune prise sur la quantité de monnaie qu’ils décidaient de m’allouer. Mes récriminations sur une telle politique monétaire restrictive restaient sans réponse. Mes parents décidaient de ma politique budgétaire. L’offre de monnaie qui m’était octroyée fixait mon cap de dépenses. Mes parents m’imposaient une règle d’or budgétaire : mon budget devait être à l’équilibre afin de ne pas menacer le stock de monnaie global de la famille. Souvent ils approuvaient ou désapprouvaient mes dépenses, pour mon plus grand bien disaient-ils. Mes parents décidaient de ma politique de défense. Quand j’étais victime d’un tiers hostile, mes parents mettaient tout en œuvre pour assurer ma sauvegarde. Mes parents assuraient ma politique du logement, choisissant pour moi le lieu où nous devions habiter et décidant des frontières de mon espace personnel. Ils autorisaient ou pas des étrangers à passer les frontières de ma chambre. Mes parents fixaient ma politique étrangère. Ils m’imposaient mes fréquentations à l’école et en dehors et veillaient à ce que je sois toujours bien entouré. Mes parents orientaient ma politique sanitaire, décidant des normes qui devaient m’être appliquées en matière de vaccins, de l’agenda de ceux-ci ainsi que de ma politique de soins.

Je ne pouvais pas imaginer quitter ma famille sans en éprouver une immense angoisse. Quand il nous arrivait de nous chamailler, j’avais une folle envie d’activer l’alinéa 1 de l’article 50[4] : je criais mon désir de partir, menaçais de prendre mon envol, de recouvrer ma liberté, d’avoir mon chez moi pour enfin m’assumer. Mais je faisais preuve d’un cratylisme hautain.

Ces 40 dernières années, les Etats membres de l’Union européenne ont régressé, dans le sens pédiatrique du terme. Abandonnant un à un tous les attributs de leur liberté, ils sont retombés dans une sorte de minorité légale en se mettant sous des tutelles quasi parentales d’institutions supranationales.

Aujourd’hui, la France est devenue un pays mineur, dans tous les sens du terme. Elle a délégué l’ensemble de ses libertés collectives à des papas et mamans lointains dont elle attend qu’ils fixent sa destinée. Maman BCE émet notre monnaie et nous en fixe la valeur. Comme les enfants, il nous est interdit d’interférer dans sa décision d’adulte ou d’en discuter la pertinence. Maman Bruxelles nous dit comment on doit dépenser notre argent, nous fixe nos plafonds de dépenses et peut même nous aider à élaborer la nature de nos dépenses afin que la France soit un enfant vertueux. Et si nous désobéissons en dépensant plus que prévu, nous sommes sévèrement puni puisque maman Bruxelles ponctionne une partie de notre argent de poche future. Maman Bruxelles décide aussi de nos relations avec les tierces parties, négocie pour nous des Traités commerciaux, définit l’attitude à adopter avec tel ou tel pays et nous assomme en permanence de directives et de règlements avec, là encore, privation de chocolat si nous ne les appliquons pas ! Mais maman Bruxelles est mariée avec papa OTAN qui lui, comme un vrai papa, s’occupe de notre Défense. Il nous dit qui est notre ennemi, quand et comment il faut le combattre et pour nous récompenser, papa nous offre un maroquin feutré à ses côtés…

La liberté de la France, reflet des faquins qui la dirigent

Comment ne vas pas voir dans cette insupportable infantilisation la marque de fabrique de toute une génération, celle qui, paradoxalement scandait la liberté sur tous les tons en mai 68 ? La liberté qu’ils appelaient de leurs vœux était la liberté individuelle, celle de forniquer librement tout d’abord puis celle du bon plaisir généralisé ensuite. Je fais ce qui me plait et il est interdit de m’interdire quoi que ce soit, tonnaient-ils crânement. La seule limite est celle des pulsions déchaînées. Tout à leur verve libertaire individuelle, les fils de cette génération vouent aux gémonies toute forme de liberté collective, vue uniquement comme une inacceptable limite à leur libre-arbitre. Arrivés au pouvoir dans les jupons de la gauche en 1981, cette génération des fils à papa de mai 68 ne va avoir de cesse de modeler la France et son destin à l’idée qu’elle se fait de la vie : celle d’ados attardés, obsédés par leur prurit sexuel, plus généralement, les besoins de leur égo. Jouissons et profitons de la vie, proclament-ils en secret ; l’Etat, le pouvoir, le devenir du pays n’est pas leur affaire. Ou plutôt si, dès lors qu’ils sont appréhendés comme autant de moyens supplémentaires pour démultiplier l’hédonisme individuel. Ces élites qui prennent en main la destinée de notre pays à partir des années 80 vont flamber avec le budget de l’Etat (plus aucun budget ne sera en équilibre), décréter une monnaie forte (donc de taux d’intérêt fort) pour préserver leur patrimoine acquis sur le dos de la génération précédente (ruinée, elle, par l’inflation à deux chiffres des années 70).

Mais ce n’était pas assez. La liberté collective et ses instruments dont ces élites savaient qu’elles seraient un jour comptables de leur utilisation et des résultats sur la situation du pays, ont eu l’idée de s’en débarrasser progressivement. Objectif : mettre le pays en pilotage automatique pour ne faire que jouir des ors et privilèges de la République. Au mieux, gérer la France à la petite semaine comme si c’était une épicerie. A côté de ces infatués, les maires du palais mérovingiens étaient des génies. Leurs lointains descendants entendent être responsables toujours, coupables jamais. Ils vont pousser de gré (par le suffrage universel, après désinformation et propagande) ou de force (procédure parlementaire ou hold-up comme pour la constitution européenne) les attributs de la souveraineté française dans un tunnel menant à leur dépossession au profit d’un nouveau Léviathan européen. La politique monétaire a été la première voiture de ce sinistre train dont les autres wagons sont la politique budgétaire, la politique commerciale et jusqu’à la politique de défense. Tout cela présenté sous le vernis attrayant d’une sorte de « nouvelle frontière » européenne, une construction communautaire dont on a eu de cesse de faire croire au peuple que sa concrétisation reviendrait à restaurer la puissance française… Mais une lecture, fut-elle rapide, de l’Histoire de France depuis 1945, montre que la liberté d’un pays n’est jamais que le reflet des personnalités qui y président. De Gaulle n’est pas Hollande !

Notre sœur britannique quitte papa et maman ? Quelle folie !

Emblématique fut à cet égard la réaction de la caste soixante-huitarde aux commandes de la France à l’occasion du Brexit[5]. Pensez donc, un pays qui décide de quitter papa et maman comme ça, d’un coup de tête ! Bien que n’ayant jamais été un enfant comme un autre au sein de la famille européenne, la Grande-Bretagne décide de redevenir majeur, d’assumer seule sa destinée, de prendre le large, le grand large... Emmitouflés dans le douillet nid européen, les autres enfants assistent à cette séparation tétanisés et médusés. « Elle va devoir gérer sa frontière, son industrie, sa monnaie, bref tous les aspects de sa vie de nation toute seule ? Mais elle est folle cette Grande-Bretagne ! C’est si confortable de vivre insouciant sous le toit généreux et bienveillant de papa et maman ! ».

Se prendre en main est souvent source de souffrance et peut même, à la longue, relever de la gageure. Comme le disait le grand philosophe danois Søren Kierkegaard, « l’anxiété est le vertige de la liberté ». Ce vertige est d’ailleurs d’autant plus enivrant que le sujet qui en est victime a un poids historique, culturel et géographique, ce qui est précisément le cas de la France. Il s’agit ici d’une nouvelle dimension, temporelle cette fois, de la théorie de la gravitation chère à Albert Einstein : « j’étais assis sur ma chaise au Bureau fédéral de Berne, racontera le savant allemand après la guerre. Je compris soudain que si une personne est en chute libre, elle ne sentira pas son propre poids. J’en ai été saisi. Cette pensée me fit une grande impression. Elle me poussa vers une nouvelle théorie de la gravitation »[6]. La France ressent d’autant moins sa chute que son importance historique et géographique est capitale. « Tout ce qui augmente la liberté, écrivait plus poétiquement Victor Hugo, augmente la responsabilité. Être libre, rien n'est plus grave ; la liberté est pesante, et toutes les chaînes qu'elle ôte au corps, elle les ajoute à la conscience »[7]. C’est pourquoi la conscience de celui ou celle qui préside à la destinée d’un pays, qui plus est la France, doit être vaste et solide, à la hauteur de l’enjeu.

Les sources philosophiques de l’inféodation

Ce débat sur la liberté et la servitude n’est évidemment pas nouveau. Traitant généralement de ces notions sur le plan individuel, leur application au domaine des peuples donne une analyse fort éclairante des enjeux politiques. On citera deux textes majeurs, mais non exclusifs, qui ont le grand mérite d’éclairer la problématique actuelle et qui apporte une justification par le haut d’une sortie de toutes les tutelles sous lesquelles la France a été placée ces 40 dernières années.

La France et la « servitude volontaire » à l’Union européenne

Le premier est le Discours de la Servitude Volontaire que l’on doit à Etienne de la Boétie qui date de… 1549. La question inaugurale du Discours trouve un troublant écho avec notre époque contemporaine : « comment peut-il se faire que « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ? ». Le titre du Discours est lui-même aporétique, juxtaposant deux notions aux antipodes l’une de l’autre : « servitude » et « volontaire ». Le Discours est ainsi un pensum détaillé de la servitude, des causes de son apparition à celles de sa pérennisation. L’auteur découvre en parcourant l’Histoire, que la soumission d’un peuple à un tyran est circonstanciée et non éternelle. Elle est née à un moment donné et n’est pas un fait permanent. D’où son interrogation : « quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement librement ; et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? ». Ce que la Boétie entend par Malencontre est un accident historique, une sorte de « malchance inaugurale » dont les effets vont aller croissants jusqu’au point où la mémoire de ce qui a été s’efface complètement, i.e. jusqu’au point où l’amour de la servitude se substitue au désir de liberté. Le passage de la liberté à la servitude est réputé par l’auteur « sans nécessité » ; pour lui la division de la société entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent est « accidentelle ». Dans le cas de la France, la « Malencontre » a commencé avec le projet européen et en particulier le virage pris dans les années 80 vers une disparition progressive de sa souveraineté. Comme le tyran décrit par La Boétie, le Volapük européen à qui nous avons délégué notre liberté collective « allèche ses esclaves pour endormir les sujets dans la servitude ». Il octroie des libéralités à ses sujets (les Etats) sans que ceux-ci ne se rendent compte que c’est avec l’argent qu’il leur a soutiré qu’il les finance ! Avant de commettre leurs forfaits, certains Léviathan, à l’instar des représentants de l’Union européenne, s’enflamment en de beaux discours sur le bien général et la nécessité de l’ordre public. D’autres, les gardiens médiatiques du dogme européiste, utilisent l’artifice de la religion européenne pour susciter la crainte du sacrilège, n’hésitant pas à utiliser la tendance de l’ignorant à la superstition et aux peurs millénaristes, à l’instar des déclarations entendues à l’occasion du Brexit (apocalypse, pluie de sauterelles et tutti quanti).

Autre ressemblance troublante permettant de rendre compte de la construction communautaire, le fait que la tyrannie est construite sur un contrôle social pyramidal : « cinq ou six, écrit la Boétie, ont eu l’oreille du tyran (…). Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six font au tyran (…) ces six cents en maintiennent sous eux six mille… ». Le démantèlement méthodique des Etats centraux par la furie décentralisatrice et la régionalisation à marche forcée de l’Europe trouve ici une sa raison profonde. Ainsi, une majorité a d’autant plus intérêt à la domination qu’elle sera destructurée et atomisée. La structure hiérarchique du pouvoir permet d’enfermer la majorité dominée en différents sous-groupes intermédiaires. Une description avant-gardiste de ce que l’on nomme aujourd’hui la caste au pouvoir. Le philosophe Marcel Conche résume magistralement cette pyramide des intérêts ficelant le corps social de manière étroite : « le tyran tyrannise grâce à une cascade de tyranneaux, tyrannisés sans doute, mais tyrannisant à leur tour » [8]. Et Goethe lui répond comme en écho : « Personne n'est plus esclave que celui qui se croit libre sans l'être »[9].

A une telle source philosophique, il pourrait être rétorqué que La Boétie écrivait à propos des tyrans personnifiés par la monarchie de droit divin de son époque ; par conséquent une telle logique serait difficilement transposable au fait démocratique contemporain. C’est faire peu de cas de l’exhaustivité voulue par La Boétie dans son discours, qui prend bien soin, dès le départ, de préciser ce qu’il entend par « tyran » : « Les uns, écrit-il, règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race ». Le tyran européen règne bien par l’élection du peuple[10] ; à ce titre la construction communautaire tombe de plain-pied dans les considérations du Discours. En conséquence de quoi, il est urgent d’appliquer à l’Union européenne les recommandations finales de La Béotie et qui restent d’une actualité brûlante face au sujet qui est le nôtre ici : « or ce tyran seul, dit-il, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche... ». La France doit reprendre à son compte le refrain de la célèbre chanson du groupe Queen : « I want to break free ! »[11].

Frexit ou « sapere aude » !

La deuxième source fondant la nécessité de s’affranchir de toute tutelle est l’admirable texte d’Emmanuel Kant intitulé Qu’est-ce que les Lumières ? écrit plus de deux siècles après celui de La Boétie. Le texte de Kant est plus percutant car il explique les mécanismes par lesquels un sujet (individu ou pays) peut passer de l’état de minorité à celui de majorité. En clair, comment un mineur peut devenir ou redevenir – comme dans le cas de la France – majeur. Laissons parler le philosophe allemand dans un texte qui se passe de toute exégèse sur la ressemblance avec nos élites et ce qu’elles ont fait de notre pays : « La paresse et la lâcheté, écrit-il, sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d’être mineur. Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n’ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit vers la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c’est ce à quoi ne manquent pas de s’employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n’est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l'exemple d'un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative. Il est donc difficile pour chaque individu de sortir de la minorité, qui est presque devenue pour lui nature »[12].

On ne peut rendre compte plus clairement du cheminement intellectuel de nos élites et de sa conséquence sur le destin de notre nation. Plus encore, Kant insiste sur le fait que ce nécessaire affranchissement des tuteurs est plus aisé à obtenir collectivement qu’individuellement. Cependant si sa raison n’est pas cultivée, il restera en enfance. « Sapere aude ! »[13] : les Lumières sont précisément un appel adressé aux hommes à devenir majeurs, leur permettant d’accéder à l’autonomie du jugement. Le courage collectif est plus facile que le courage individuel, mais à une condition : que l’usage public de la raison, la libre circulation des idées et des opinions[14], en bref, la totale liberté d’expression soit érigée en « droit sacré de l’humanité ». La censure est jugée comme un « despotisme spirituel » qui ne nie pas seulement la liberté de publier ou de communiquer oralement des idées, mais également la liberté de penser.

Point n’est besoin de démontrer à quel point notre époque rentre en décalcomanie dans ce moule analytique : d’une part, une défense aveugle et couarde de la minorité légale comme ultime destinée des peuples et d’autre part, abolition progressive de tout débat remettant en cause les choix. Il n’est que de voir le nombre de sujets désormais interdits de discussion : sur l’Union européenne, sur l’immigration, sur l’islam, sur le mariage pour tous, sur la théorie du genre, etc. Toute tentative d’ouvrir une discussion raisonnée et raisonnable sur des thématiques de plus en plus nombreuses provoque l’excommunication de l’impétrant pour fascisme, populisme et autre armes verbales destinées à tuer dans l’œuf tout dialogue contradictoire.

Une telle attitude n’est guère nouvelle et n’est, de ce fait, pas étonnante. Kant la dénonçait déjà, dénonçant tous les gardiens des dogmes établies voulant éradiquer la raison : « La liberté est celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j’entends présentement crier de tous côtés : « Ne raisonnez pas » ! L’officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le financier : (le percepteur) « Ne raisonnez pas, payez ! » Le prêtre : « Ne raisonnez pas, croyez ! » (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! ») Il y a ainsi partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? - Je réponds : l’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ». De manière plus brutale, Joseph Staline donnait à ses acolytes l’ordre suivant : « traitez vos adversaires de fascistes ; pendant qu’ils se défendent, ils n’argumentent plus ». De là à dire que les ayatollahs actuels du politiquement correct ont des ascendances staliniennes, il y a un pas… que l’on peut franchir allègrement.

Refaire de la France un pays majeur en ressuscitant la politique

Face aux tutelles européenne et autres dans lesquelles la génération au pouvoir ne cesse de nous enferrer depuis plus de 40 ans, le nouveau cri de ralliement des défenseurs de la souveraineté et de la liberté nationale doit être celui, kantien, des Lumières ; citoyens de tous les pays membres de l’Union européenne, sapere aude ! Un tel appel a historiquement et selon Kant toutes les chances d’être entendu : « qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers ». En France de tels hommes et femmes sont de plus en plus nombreux… Il faut néanmoins réaffirmer avec force le fait qu’aucun de ceux ou celles qui nous ont asservis à des Léviathans extérieurs ne pourra nous sortir de la minorité légale et forcée dans laquelle ils nous ont placée. Et si ceux-ci venaient à prétendre une fois encore à la magistrature suprême l’an prochain, ils seraient d’entrée disqualifiés. En effet, soit ils ne feraient que confirmer l’intérêt de rester mineur en nous vantant le confort vanté par La Boétie et Kant, soit, prenant conscience de cette servitude, ils nous promettraient d’en sortir… après nous y avoir soumis… Dans les deux cas, ils doivent être sèchement et clairement balayés par le vent de l’Histoire. Place à celle qui promet. Et qui fera.

[1] Coase R., The Institutional Structure of Production, 1992, American Economic Review, Allocution pour le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel.

[2] On notera que chacun de ces responsables politiques, et en particulier cette dernière, ont été, à des degrés divers, discrédités par les gardes-chiourmes médiatiques du système pour « populisme », « extrême droite », etc.

[3] Marx K. et Engels F., L'idéologie Allemande, Editions Sociales, 1970, p.74.

[4] « Tout État membre peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l’Union ».

[5] On retiendra avec une amusante émotion les manchettes des principaux quotidiens le lendemain de l’affront britanniques, noires intenses sur fond blanc comme pour annoncer la mort de quelqu’un !

[6] In Etienne Klein, Discours sur l’Origine de l’Univers, Champs-Flammarion, 2012.

[7] Hugo V., Actes et Paroles, volume 4, format Kindle, 2015.

[8] Conche M., in Bernadette Gadomski, La Boétie penseur masqué, Paris, L'Harmattan, 2007.

[9] In Marcello Massenzio, Le Juif Errant entre Mythe et Histoire ; Trois Variations sur le Thème de la Passion selon le Juif Errant, Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), mis en ligne le 22 octobre 2008. Consulté le 18 décembre 2012.

[10] L’hypothèse est discutable mais admettons-là pour le confort du raisonnement.

[11] Je veux être libre !

[12] https://webusers.imj-prg.fr/~david.aubin/cours/Textes/Kant-lumieres.pdf. Tout le mécanisme infernal de la prison européenne et de ses faquins laquais est ici analysé…

[13] Ose penser ou Aie le courage de te servir de ton propre entendement !

[14] Jurgen Habermas retiendra cette théorie de l’espace public démocratique.

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